Les figures illustres sont aussi des constructions

Selon la légende, le héros grec Achille se vit offrir un choix : une vie courte et brillante ou une vie longue et terne. Il choisit l’éclat. Theresia, héroïne du roman de Manon Tallien, semble avoir conjugué les deux : une existence brillante et relativement longue au regard de son époque.

Tout semblait jouer en sa faveur : née au moment opportun pour traverser la Révolution, dotée de ressources financières lui permettant d’en atténuer les dangers, elle possédait également la beauté et l’esprit nécessaires pour séduire et influencer. Elle fascine son temps et fréquente les figures les plus marquantes — politiques, négociants, artistes.

Mais cette trajectoire n’est pas exempte d’ombres. Ses choix amoureux malheureux et les jalousies qu’elle suscite la poursuivent durablement. Sa vie demeure pourtant étonnante : après avoir frôlé la guillotine, elle ne cesse de rebondir et finit princesse.

À travers le récit, porté par une lointaine descendante, trois éléments frappent particulièrement.

D’abord, une bonté profonde, qui la pousse à secourir autrui sans en attendre de retour. Elle va jusqu’à intercéder, au péril de sa vie, pour sauver des condamnés.

Ensuite, une remarquable absence de haine ou de désir de vengeance, y compris envers ceux — ennemis, maris ou amants — qui ont abusé d’elle.

Enfin, une soif de vivre impressionnante, sans doute nourrie à la fois par son tempérament et par la proximité répétée de la mort.

Le roman rappelle aussi combien il était difficile, pour une femme, de s’impliquer dans la politique ou la justice à une époque où, après les espoirs révolutionnaires, la condition féminine subit un net recul.

Reste une interrogation en suspens : en quoi l’exemple de Theresia a-t-il marqué ses descendants, et l’autrice en particulier ? Le texte n’apporte pas de réponse explicite. Peut-être aussi parce que les contextes diffèrent profondément : les soubresauts de la période révolutionnaire ont autant favorisé son ascension que précipité ses chutes.

Au final, une question demeure : Theresia aurait-elle choisi une autre vie si cela avait été possible ?