
Dans La mère de tous les cochons, Malu Halasa nous plonge dans un week‑end « ordinaire » d’une famille chrétienne jordanienne, les Sabas, prise dans les turbulences du Moyen‑Orient : guerres successives, afflux de réfugiés, économie de contrebande, montée des conservatismes religieux. Le boucher Hussein, son oncle Abu Za’atar et surtout les femmes de la famille – Fadhma, Laila, Samira, Muna – tentent de garder la tête hors de l’eau entre survie économique, loyautés familiales et pressions du voisinage.
Ce roman, écrit bien avant les dernières crises, ressemble aujourd’hui à un manuel romanesque du management en environnement incertain.
La famille Sabas est une petite minorité chrétienne dans une ville majoritairement musulmane, au carrefour de conflits libanais, palestiniens, irakiens et syriens. Elle doit en permanence ajuster sa posture : préserver son identité sans affronter de face la majorité. C’est ce que beaucoup de managers vivent lorsqu’ils défendent une culture d’équipe (éthique, diversité, coopération) dans des environnements organisationnels ou sociopolitiques parfois hostiles.
L’économie locale dépend des restes de guerres et de trafics transfrontaliers : l’« Emporium » d’Abu Za’atar vend aussi bien des vêtements déstockés que des pièces de climatiseurs et des armes issues des conflits voisins. La guerre n’est pas un épisode, c’est une toile de fond qui conditionne l’emploi, les prix, les opportunités.
En France aujourd’hui, nous ressentons à distance ce même type d’incertitude avec la guerre en Iran : tensions dans le détroit d’Ormuz, hausse brutale et volatile des prix du pétrole et du gaz, inquiétudes sur les stocks européens et les routes maritimes. Les coûts de l’énergie et du transport pèsent sur l’industrie, l’inflation reste sous pression et les prévisions de croissance sont révisées à la baisse. Comme les Sabas, nos entreprises découvrent que leur modèle repose sur des flux beaucoup plus fragiles qu’on ne le pensait.
La famille améliore son niveau de vie grâce à des activités ambiguës : élevage clandestin de porc, contrebande dans l’Emporium, arrangements discrets avec les autorités et le voisinage. Ce confort relatif a un prix : exposition morale, vulnérabilité au chantage, réputation fragile.
De la même manière, dans un contexte de forte tension sur les marges (énergie, matières premières, financement), la tentation est grande pour les entreprises de « bricoler » avec les règles : contournement de sanctions, raccourcis sur la conformité, sous‑traitants opaques. Le roman nous rappelle que le rôle du manager est de clarifier les lignes rouges, d’assumer ce qu’on accepte – ou pas – pour sécuriser à long terme la réputation et la confiance interne.
Le roman montre que la véritable résilience des Sabas ne vient pas du seul patriarche, mais des femmes et des réseaux invisibles : Samira engagée avec des militantes syriennes, Mama Fadhma qui change de posture, Laila qui négocie entre sa carrière et les traditions.
Dans nos organisations françaises, confrontées aux secousses géopolitiques (Ukraine hier, Iran aujourd’hui), les véritables amortisseurs sont souvent les mêmes :
- Les femmes et minorités qui tiennent les collectifs au quotidien ;
- Les talents de la diaspora, capables de lire différents contextes ;
- Les experts métiers qui comprennent l’impact concret d’une hausse de 60% des prix du gaz sur une usine, par exemple.
En rapprochant la Jordanie de la famille Sabas et la France d’aujourd’hui, La mère de tous les cochons nous invite à une question très actuelle : comment bâtir des organisations qui tiennent debout quand le contexte mondial ne se stabilise plus ?
C’est là, plus que dans les chiffres, que la littérature devient un formidable laboratoire pour les managers.







